Aujourd'hui
la revue 
 S.U.R.R.
Résistance
Les Editions 
 surréalistes
Chrono
Les Amis
Chimères
Expos

Éveil paradoxal

Une fin de siècle qu’on annonce comme un début de millénaire, des mots depuis longtemps élimés par les superlatifs, des mots et des images ayant perdu force et sens, usés comme les hommes qui les articulent. Une éclipse de la raison évidente depuis la première guerre du siècle et dont les ténèbres ne cessent de s’obscurcir. Des hommes, somnambules des flux tendus de la production, qui “ pèsent ” la quantité d’argent qui leur est allouée pour prix de leur soumission, c’est à dire de leur efficacité à “ vendre ” marchandises, projets, ornements, soporifiques, passions ou à fabriquer l’homme du nouveau siècle : le composé biotechnologique de demain.

Et cela tourne qui sait pourquoi. Le pouvoir ? Il n’est plus politique, reconnaît un ancien ministre. L’Etat est simple arbitre de conflits, chef de police et de guerre, suivant les besoins des puissances qui le débordent.

Eclipse de l’imagination : qui ose rêver de ce qui est possible ? Il faudrait d’abord nier le discours, les décors et les artifices de la culture du jour, libéralement distribuée jusque dans les prisons, les écoles, ou les mouroirs par de prétendus artistes et philosophes en quête d’humanitaire, ou jouant les comiques troupiers dans les coulisses télévisées des massacres. Autriche ou pas, le fascisme fait son lit en toute quiétude.

Eclipse de l’utopie dont les gloses de ces mêmes philosophes et des historiens sans histoire, nous répètent à satiété qu’elle ne peut mener qu’au goulag.

Pourtant, plus souvent que les journalistes ne nous le disent, une grève, une marche de chômeurs, une manifestation de sans papiers, d’antifascistes, une création déchirent la nuit. Ces zones de turbulence sont les nôtres. Là nous trouvons des amis qui comme nous s’obstinent à vouloir poser les bases d’une nouvelle civilisation.

Les poètes n’ont comme frontières que celles des limites de leurs plongées dans l’inconnu, et de l’insuffisance des mots pour donner à voir les images qui les habitent.  Ces recherches individuelles et collectives en appellent à d’autres complices en magie, en utopie. Insoumis aux limites sociales comme aux limites humaines, nous n’avons d’espoir qu’en ces regards, qu’en ces mots où s’aimante l’énergie native du désir.

Dans la “ galerie des mots du pouvoir ” les œuvres que nous présentons sont issues d’un jeu où l’abstrait s’est fait matière. La réification c’est ? Un gâteau trop cuit…dit l’un, la cerise sur le gâteau poursuivit l’autre, un squelette qui danse sous la tête de Louis XVI ajouta un troisième, et ainsi se profila l’image qui nous est proposée aujourd’hui sous ce titre. Suivent d’autres mots : la marchandise, le recensement, la loi, la répétition, la rapacité, la révolte.

Le jeu des contraires opère sa fonction essentielle de mise à distance et de renversement de ce que chacun subit. La pensée analogique en ses parcours contribue à ouvrir l’horizon, logique de base sur laquelle la rationalité n’intervient pas en dominatrice, en réductrice, mais en outil complémentaire et indispensable.

Surréaliste ne veut pas dire bizarre, ahurissant, désordonné, spectaculaire, loufoque, mais agissant à la refonte de l’entendement humain afin de le rendre à tous ses pouvoirs et lui en découvrant d’autres. Ce qui importe aujourd’hui c’est de ne pas se laisser gagner par le grand sommeil de la conscience et de ne pas prendre pour des rêves l’argent comptant des simulacres. Des océans oniriques nous avons rapporté quelques laisses, de l’éveil que ces trouvailles impliquent chez le dormeur nous proposons à chacun qu’il en fasse la pratique retour. Sommeil-éveil paradoxal en labyrinthes, en dialectique éclipsant les faux semblants de ces temps léthargiques.

 

Guy Girard, Marie-Dominique Massoni