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Contribution à une géographie passionnelle du rêve

Pendant près d'une dizaine d'années, j'ai été amené à vivre, de façon non linéaire, mais intercalée parmi d'autres rêves, une série de rêves se passant tous dans un même territoire géographique, de sorte que chacun des rêves de cette série consistait en une exploration, non méthodique et aléatoire, de cet espace. Le point central de ces rêves était l'appartement familial de la cité HLM de la rue Gagnée, à Vitry-sur-Seine. Les premiers rêves ont commencé vers l'âge de quinze ans, après notre déménagement de Vitry vers Cesson, près de Melun. Ils ont cessé quand j'ai mis un terme définitif à mes relations conflictuelles, avec mon père.

À partir du point zéro qu'était l'appartement, je pouvais aller dans six directions, donnant sur les zones géographiques distinc-tes suivantes : (1) à l'ouest : le boulevard de Paris, direction opposée à Paris ; (2) au nord-ouest : la colline des vignes ; (3) au nord-est : la colline des résidences pavillonnaires ; (4) au sud-ouest : vers le lycée Romain-Rolland ; (5) au sud : vers la gare d'Ivry ; (6) à l'est : le boulevard de Paris, en direction de Paris. Tous les rêves se sont passés dans ces territoires, mais dès lors que j'étais engagé dans l'un d'eux, il était impossible d'en sortir pour en rejoindre un autre, comme si une cloison maintenait une sorte d'unité de lieu. Chaque scène, brièvement décrite ici, a été vécue en rêve non pas une ou deux fois, mais des dizaines et des dizaines de fois. Chaque zone a été visitée de nombreuses fois, mais à chaque fois différemment, sans continuité. Dans ces zones, je suis amené à revenir sans cesse, comme si le temps n'existait pas. Ni la mémoire de ces lieux, pourtant en même temps très familiers.

Zone 0. L'appartement

L'appartement est le point central du rêve. Je m'apprête à en sortir, ou bien je me dirige vers lui. Dans le premier cas, je suis dans l'appartement, et je dois en sortir. Les pièces principales sont la salle de séjour, la cuisine et l'entrée. Dans tous ces rêves, et dans les rêves en général, j'ai la faculté de voler. Normalement, le plus indiqué pour quitter un appartement, est de prendre l'ascenseur ou l'escalier. Mais ici, l'idéal est de partir par le balcon : on est immédiatement dehors, sans appel. Par celui de la salle de séjour, qui donne sur l'arrière de l'immeuble, en vis-à-vis d'une grande propriété agricole, je peux en plongeant dans le vide et en quelques brasses dans l'espace, ou bien me poser en bas et aller généralement vers les zones 4 et 5, ou faire un vol long, en longeant en biais l'exploitation agricole, pour aller en direction de la zone 4. De là, le rêve est rarement intéressant. J'ai rarement eu l'occasion d'épuiser les mystères de l'exploitation agricole et, aux alentours, il n'y a que désolation. Par le balcon de la cuisine, je peux uniquement aller en bas de la cité, puis aller vers n'importe quelle zone. La façon la moins commode de quitter l'appartement est de prendre l'escalier ou l'ascenseur (l'appartement est au quatrième étage). Toute sortie par ce moyen est extrêmement dangereuse, car à tout moment le rêve peut basculer dans le cauchemar, et s'arrêter avant que j'atteigne la sortie de l'immeuble. De nombreux pièges existent : tel l'ascenseur qui ne s'arrête jamais au rez-de-chaussée, mais monte ou descend à sa guise, s'ouvrant à des étages hostiles ; à chaque étage, les portes des voisins peuvent s'ouvrir, dans le meilleur des cas sur des individus aimables, dans le pire sur des êtres multipliant les situations inquiétantes menant tout droit à un climat de cauchemar. La meilleure façon de passer est de faire des bonds dans l'escalier, de palier en palier, le plus vite possible, jusqu'au rez-de-chaussée.

Dans le second cas, le rêve commence alors que je me dirige vers l'appartement (je n'ai évidemment aucun moyen d'inverser le cours des choses, pour, par exemple, renoncer à aller dans l'appartement : le rêve est toujours un éternel recommencement, mais sur des bases toujours renouvelées). Souvent, je suis à l'entrée de la cité ou au niveau des boîtes aux lettres. Étant donné ce qui a été dit de l'escalier et de l'ascenseur, on devine qu'il s'agit là de la plus mauvaise façon de commencer un rêve, car c'est faire très exactement le même chemin qui a été décrit, mais dans le sens inverse. Le rituel avant de monter est de prendre le courrier dans la boite aux lettres. Souvent, elle est bourrée de lettres, parfois de paquets, la plupart se rapportant aux activités que j'avais lorsque j'animais avec d'autres une revue de bandes dessinées d'avant-garde dans le milieu des années 80 qui s'appelait Dorénavant (en hommage à Arthur Cravan). Ici, l'espace entre en conflit avec le temps : si j'ai bien vécu à Vitry dans les années 1969-1977, la période Dorénavant en revanche se rapporte à la période 1986-1990. Qu'importe ! Ceci fait, si l'ascenseur marche, il n'est pas certain que j'accède au troisième étage en appuyant sur le bouton du 3e. L'ascenseur peut s'arrêter avant ou après l'étage sélectionné. S'il ne fonctionne pas ou s'il vient trop lentement, il faut prendre l'escalier. C'est finalement la meilleure solution, mais je ne la choisis jamais sans avoir au préalable tenté de prendre l'ascenseur : dépourvu, à chaque fois, de la liberté du choix. Rejoindre l'appartement par l'escalier est, en fait, sans risque, quoique celui-ci n'apparaisse pas toujours situé au troisième étage à droite comme il devrait s’y trouver, l'appartement peut en effet être situé beaucoup plus haut, au sixième ou au huitième étage. Quand, enfin, j'arrive à l'appartement familial, le cauchemar est déjà là. Diffus ou manifeste. De par sa nature, déjà insoutenable. La seule solution, si elle est permise, est de m'approcher de la cuisine, en feignant quelque ruse, et de sauter du balcon dans le vide. Mais à ce moment, le rêve étant déjà suffisamment engagé, il est presque déjà terminé.

Zone 1. Le boulevard de Paris
(direction opposée à Paris)

C'est une zone de grand boulevard, j'avance toujours par le côté gauche, jamais par le trottoir de droite. Je passe devant l'entrée (fermée) de la propriété agricole, puis une zone assez vide, des murs bordent le trottoir, ici un garage, là un restaurant. Après une assez longue marche, j'arrive à une bifurcation à gauche, qui doit rejoindre le centre de Vitry (et la zone 4). Il est possible que dans un rêve j'aie réussi à faire la jonction entre ces deux zones, par ce passage. Mais je n'en suis pas sûr. Arrivé à cette bifurcation, le rêve touche à sa fin.

Zone 2. Au nord-ouest : la colline des vignes

Il faut traverser le boulevard. La rue qui y mène est en pente, il faut monter. C'est celle que j'empruntais, enfant, pour aller au collège Marcel-Cachin. Rapidement, on arrive dans les limites extrêmes de Paris, l'habitation est désolée, éparse, sans vie. La nature apparaît, la végétation est celle des campagnes limitrophes de Paris. À moitié urbain, à moitié campagne. Ici et là, des petites maisons. Tout est calme, mais il n'y a jamais personne. Dans ce coin, il ne se passe jamais rien, il fait souvent gris. La seule chose à faire, ici, est de retourner vers le centre dans l'espoir de pouvoir repartir ailleurs mais, à chaque fois, c'est la fin du rêve qui est à l'horizon.

Zone 3. Au nord-est : la colline des résidences pavillonnaires

Il faut également traverser le boulevard, passer devant un supermarché et, derrière, traverser une cité, la forme de celle-ci pouvant changer suivant les rêves. Ici aussi il faut monter. Derrière la cité, en montant, on parvient à des rues parallèles au boulevard, mais en hauteur, parsemées de pavillons. Contrairement à la désolation de la nature de banlieue, ici il y a des fleurs qui ne sont pas des chrysanthèmes. On est à la campagne mais, dans la ville. Je longe les allées, en flânant. Il fait beau.

Zone 4. Au sud-ouest : vers le lycée Romain-Rolland

Une petite avenue part de la rue Gagnée, en bas de la cité, en direction du bas de Vitry, dans le centre duquel se trouve le lycée Romain-Rolland 1. On longe la propriété agricole décrite plus haut, protégée par un mur, avec en vis-à-vis une cité dans laquelle je n'ai jamais pu entrer. Cette avenue est importante, car elle aboutit à un petit carrefour, à partir duquel souvent je me perds. Avant d'arriver à ce carrefour, l'essentiel du rêve est concentré sur l'avenue. La cité qui borde le trottoir de gauche peut changer de forme suivant les rêves, mais elle reste toujours l'arrière d'une cité (pour entrer, il faut passer par la rue Gagnée, de l'autre côté). La propriété agricole qui borde le trottoir de droite n'est pas toujours surmontée d'un mur, quelquefois, il y a de petites habitations qui remplacent le mur. Je me souviens même d'une fois où il y avait une immense porte d'entrée, mais fermée. Je ne peux jamais entrer dans cette propriété-ci. Arrivé au carrefour, il y a une rue à gauche qui descend vers le centre-ville, une au milieu qui se perd dans des quartiers d'habitations pavillonnaires, une enfin à droite qui, je crois, permet de remonter vers le boulevard de Paris (vers la zone 1). Je peux rarement poursuivre au-delà des alentours du carrefour.

Zone 5. Au sud : vers la gare d'Ivry

En descendant la rue Gagnée, on va vers le centre d'Ivry. Je dois préciser ici que la rue Gagnée sépare très exactement Ivry et Vitry, puis elle se perd dans Ivry. Malgré de très nombreuses tentatives, à pied, à vélo, en voiture, je n'ai jamais réussi à descendre la rue Gagnée au-delà du croisement bordant la cité. À chaque fois, quelque chose est intervenu, ou interrompant le rêve, ou me faisant rebrousser chemin. Les rêves étant courts, et dans la conscience de la brièveté du temps vécu du rêve, tout rebroussement de chemin était nécessairement un temps perdu pour le rêve, et la fin du rêve, par cette perte de temps.

Zone 6. A l'est : par le boulevard en direction Paris

C'est évidemment la direction privilégiée. Elle mène à Paris, à l'inconnu. C'est lorsque les circonstances du rêve ne me permettent pas d'aller vers Paris que je suis obligé de me contenter d'une des cinq zones précédentes où déambuler. Si l'appartement constitue un traquenard, Paris est l'éden qu'il faut absolument rejoindre pour être enfin libre. Alors que toutes les autres zones sont géographiquement peu étendues, le boulevard menant à Paris est très long, il n'en finit pas d'être long. Je termine rarement le rêve dans Paris, généralement j'échoue aux marges de Paris, dans son périmètre immédiat. Je quitte la rue Gagnée, abandonne derrière moi les cités, puis pénètre dans une zone indéfinie, le trottoir gauche du boulevard est bordé par des terrains vagues, voire de gigantesques chantiers. Quelquefois, le rêve m'attarde dans ces terrains, il se passe quelque chose, et le rêve se termine là. Le trottoir de droite longe, je crois, des murs, peut-être recouverts partiellement d'affiches. Cette zone est assez longue et relativement hostile, et j'épuise du temps de rêve à la traverser. Enfin, quand j'aperçois un kiosque à journaux, précédant un pont suspendu (sur lequel passe un métro parisien ?) puis un carrefour, je sais que je suis à Paris. Mais il ne me reste que très peu de temps de rêve à vivre. Arrivé à ce point, le rêve doit perdre de son déroulement linéaire ininterrompu depuis la rue Gagnée, car je suis incapable de dire ce qui se passe immédiatement après. Je dois faire un bond dans le temps du rêve, car parvenu à ce point géographique, disons à 15 h 30, tout se passe comme si la séquence suivante du rêve repartait à 17 ou 18 heures, donc à des kilomètres de distance, mais cette fois dans Paris. D'emblée, dans des quartiers souvent différents.

Plusieurs années après avoir quitté Vitry-sur-Seine, alors que j'étais encore au lycée, j'ai voulu, une fois, retourner à Vitry, en moto avec un ami. Grâce au plan, nous avons facilement retrouvé la rue Gagnée et l'immeuble. Ensuite, j'ai voulu pénétrer dans Vitry, revoir les rues, les quartiers que je connaissais pour y avoir passé une partie de mon enfance. Très vite, je me suis aperçu qu'au fur et à mesure que j'entrais, en moto, dans la ville, je ne la reconnaissais plus, des rues que je croyais m'être familières ne se trouvaient plus où je m'attendais à les retrouver. Je me suis perdu, et j'ai dû renoncer à aller plus en avant. Je ne suis jamais retourné à Vitry-sur-Seine.

Barthélemy Schwartz

1. Les repères géographiques indiqués ici sont strictement ceux du rêve.

 

 

 

 

Javier Galvez

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Kathleen Fox

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