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Lettre ouverte à M. Pierre Sabourin

   Monsieur,

Je lis dans une revue un texte où vous faites un salut aux poètes et plus particulièrement aux surréalistes dont vous notez que la saisie qu’ils ont du monde est le plus souvent pertinente. Vous illustrez votre propos en évoquant la défense qu’ils prirent de Violette Nozières, parricide. Je pourrais être extrêmement sensible à cet hommage si quelques éléments dont je voudrais vous entretenir ne choquaient profondément mes amis surréalistes et moi-même.

 

Dans l’un de vos textes : la Violence impensable, vous en appelez à la punition des auteurs d’inceste et vous affirmez que le premier acte thérapeutique est la mise en prison des criminels. Sans doute oubliez-vous, monsieur, qu’en 1925 les surréalistes ont écrit un tract, intitulé : Ouvrez les prisons, licenciez l’armée. Il me semble donc que vous vous trompez quelque peu sur vos références quand vous commencez d’envoyer entre les mains de geôliers quiconque est accusé par un enfant d’actes “ non chastes ” puisque telle est l’étymologie du mot “ inceste ”, et que vous y faites référence. L’Etat, monsieur, a toujours été l’une des cibles majeures des surréalistes et il est pour le moins tout à fait inconvenant de se réclamer d’eux quand on en appelle à sa force coercitive. J’ai cru lire que vous étiez entré en carrière avec un travail sur Lewis Carroll. Sans doute l’auriez-vous envoyé en prison.

 

Votre dénonciation de la famille pourrait être fort séduisante. Nous savons en effet que celle-ci est l’ouvroir où se fabrique la première soumission au système. A vous lire, cependant, ce qu’on y voit est qu’elle est d’abord le lieu de toutes les transgressions, et que tout enfant ou adolescent ayant des problèmes de sommeil, d’énurésie, d’encoprésie, d’anorexie, de boulimie, tout garçon dont une mère aurait nettoyé le prépuce, etc., a subi des violences à caractère sexuel. Si vous êtes père, monsieur, que n’avez-vous envoyé en prison vos parents d’abord, votre épouse ensuite et vous-même pour terminer ! Puisque vous êtes psychanalyste, monsieur, et que votre référence majeure est Ferenczi, vous avez dû, je pense, fantasmer sur sa vie, comme sur les fantasmes du révérend évoqué plus haut !

 

Si j’avais été victime d’abus sexuels, et sans doute l’ai-je été, comme tout enfant l’a fantasmé ou vécu, m’en serais-je sortie si l’on m’avait confiée à des psychanalystes-juges-policiers pour lesquels le premier acte thérapeutique est une forme légale de vengeance ? Quel malheur pour un enfant vraiment victime de violences de se voir assimilé à un enfant à qui l’on a régulièrement pris la température par voie rectale !

 

Vous semblez considérer que les familles culturellement et financièrement favorisées sont plus pathogènes que les familles pauvres. Relent probable de gauchisme attendri : le populisme, monsieur, ouvre souvent à des actions qui, au nom du peuple, sont éminemment totalitaires. Les surréalistes disent : “ Parents, racontez vos rêves à vos enfants ”, et vous qui vous réclamez d’eux en appelez à la dénonciation de ces adultes par les enfants. Dans quel régime politique a-t-on récemment vu ce genre de délation mener des hommes en camp de concentration ?

 

Mais que dis-je ? Je vous accuserais, vous le Robin des bois de la cause enfantine, d’être une graine de tyran ? Non, je n’irai pas si loin. Les distorsions, les généralisations accumulées dans votre livre prouvent d’abord vos carences logiques. Mais, monsieur, les tyranneaux de service n’ont pas toujours eu l’envergure d’Œdipe, ni son honnête cécité. L’Etat a remplacé les dieux, et s’est vu déléguer le rôle majeur de Père fouettard. Tirésias aujourd’hui revêt les habits d’un théoricien impensable. Le chœur est devenu le jury d’une cour d’assises, et Œdipe est condamné à l’enfermement. Tirésias aujourd’hui se donne en spectacle sur les plateaux de télévision et raconte à qui veut l’entendre qu’il a vu la déesse au bain et que pour cela il faut châtier la déesse. Tirésias participe à l’aveuglement généralisé au lieu d’aider au cheminement de la conscience. Impossible aussi la prise de conscience de Phèdre, puisque dans l’espace de représentation qui lui est aujourd’hui accordé, elle n’a plus qu’une voie : faire exécuter Hippolyte et s’en tenir à sa vengeance de jeune femme bafouée.

 

Les mythes ne servent plus qu’à enjoliver la misère, les poètes ne servent plus que de caution à l’arbitraire d’un système où ce qui compte est d’abord de savoir se vendre. Si cela passe par l’enfermement de quelques innocents qu’importe au narcissisme de celui qui croit être parce qu’il est regardé !

 

Les surréalistes en juin dernier ont participé à une vente au profit d’Antoine Soriano. Peut-être vous souvenez-vous de lui. Vous l’avez envoyé en prison. Pour dix ans. Parce qu’il vous a été aisé de faire entrer cet homme dans vos impensables catégories. Intellectuel et libraire, donc dans une situation socialement favorisée, il allie à cela l’intérêt d’avoir été lié à des milieux politiques que vous avez bien connus et dont vous vous êtes éloigné quand votre fond de commerce a pris de l’essor. Avez-vous essayé de rencontrer cet homme ? Question stupide n’est-ce pas, il suffisait qu’un jeune homme l’accusât pour que la messe soit dite ! Je ne connais pas cet homme, je ne connais pas son accusateur, mais je voudrais savoir comment lorsqu’un magistrat arrive à dire :“ C’est la parole de l’un contre la parole de l’autre ”, un psychanalyste peut trancher, alors qu’il n’a connu qu’une de ces paroles : celle de l’accusateur. Antoine Soriano ne cesse de répéter qu’il est innocent, mais votre croyance en sa culpabilité vous suffit. Me voilà bien sûre, monsieur, que vous n’avez rien compris ni au surréalisme ni à la poésie.

 

Les surréalistes, vous disais-je, mais aussi nombre de peintres, ont répondu à leur manière à l’horreur de l’arbitraire. Ils n’avaient alors ni lu votre livre ni visité votre site web. Ils n’avaient pas non plus vu l’émission Bas les masques, mais ils avaient d’abord réagi par l’effroi devant la présomption d’innocence bafouée par des maîtres comédiens. Votre protégé, d’ailleurs, a dû savoir mettre à profit sa formation théâtrale dans ce lycée où l’avait fait inscrire celui qu’il a fait emprisonner, celui qui l’a nourri pendant plusieurs années, la seule figure parentale paternelle qu’il ait connue au quotidien, puisque, je suppose que vous le savez, son père biologique et sa mère s’étaient séparés après une expérience communautaire plutôt difficile, et sa mère et lui n’avaient guère eu une vie harmonieuse jusque-là.

 

Mais qu’importe, me direz-vous, les conditions effarantes dans lesquelles cet enfant a vécu sa toute petite enfance, qu’importe si Antoine Soriano a voulu lui inculquer les règles les plus élémentaires d’une vie en société, qu’importe même si cet enfant est devenu un comédien à défaut d’être un homme et s’il joue à la perfection le rôle du procureur dans un film du docteur Aiguesvives, votre alter ego, Soriano est coupable, puisque vous l’avez décidé. Dans le film évoqué, plusieurs personnes ont pu constater combien sa démonstration était différente de celle des autres victimes. Plusieurs personnes ont pu constater que les pédophiles interviewés n’étaient pas les agresseurs des victimes qui témoignaient. Peut-être certains n’auraient-ils pas parlé ? Peut-être le raccourci était-il plus frappant et la manipulation exercée sur le spectateur aussi. Pourquoi n’avoir pas donné la parole à Soriano ? Comment un psychiatre peut-il être soignant, militant de la cause de son patient et auteur de sa mise en spectacle ? Mais, me direz-vous, vous n’êtes pas l’auteur du film. Vous avez fait mieux, monsieur, puisque l’émission Bas les Masques pour laquelle vous avez préparé le “ témoin ” se situait en pleine instruction.

 

Antoine Soriano, qui depuis le début des accusations du jeune homme agit en innocent, au point d’être allé avec celui-ci, longtemps avant sa mise en accusation judiciaire, consulter un psychanalyste, est-il un grand pervers ? C’est je crois ce que signifierait sa condamnation puisqu’il a été reconnu non pédophile. Cet homme, qui lorsqu’il a été amené à vivre avec la mère de l’enfant interrompt un processus fusionnel mère-enfant, et qui se préoccupe de son devenir psychologique, intellectuel et social, doit-il payer pour cela ? Outre la prison, vous savez sans doute qu’il doit aussi concrètement verser une importante somme d’argent ? Quelle vengeance assouvit alors l’accusateur ? Ses accusations de plus en plus fortes, de plus en plus spectaculaires et propres à émouvoir tout être humain pourvu d’une sensibilité, quel interdit l’aurait empêché de les dire dès son dépôt de plainte ? Freud me semble-t-il a mis au jour des données fort intéressantes, que certains psychanalystes oublient : la production fantasmatique de l’enfant crée, vous le savez, des souvenirs à sa mesure, avec la caution de l’émotion par-dessus le marché !

 

Quelles relations cet homme, cet accusateur, a-t-il eues avec sa mère ? L’a-t-il menacée de l’envoyer elle aussi en prison ? Un surréaliste que vous devez connaître a dans un film délicieux la Vie criminelle d’Archibald de la Cruz, mis l’accent sur la toute-puissance du désir enfantin et ce qu’elle peut créer chez l’adulte. Mais aujourd’hui j’apprends que le fantasme n’existe pas et que ce que l’enfant dit, il l’a vécu. Quelle dénégation démagogique ! C’est la dernière farce d’Ubu ! A la trappe les parents, à la trappe les adultes ! Ne tremblez-vous pas, monsieur Sabourin, qu’un jour pareille mésaventure ne vous advienne ? Cette spécialisation que vous vous êtes faite de défenseur de l’enfance violée a quelque chose qui me paraît relever de la compulsion. Mais je dois me tromper, je ne suis pas psychanalyste, juste surréaliste.

 

Alice au pays des merveilles, version mémoire retrouvée, qui joue la Dame de pique ?

 

Supposons Soriano coupable, pourquoi n’a-t-on pas fait valoir tout ce qu’il a fait de bien pour le fils de sa compagne ? Une enquête dans ses anciens établissements scolaires aurait sans doute été utile. Mais me direz-vous, à juste titre, vous n’êtes pas juge d’instruction. Je n’ai pas non plus cette fonction, mais je m’étonne. Des personnes ayant assisté au procès m’ont dit que l’accusateur, pourtant jeune encore, a oublié le nom de son lycée. Etrange mémoire en vérité qui fait qu’un être peut se souvenir d’une scène de demande d’amour et oublie le lieu de ses études. Mais les témoins ont peut-être mal entendu. Ellen Bass et Laura Davis ont écrit :

“ Pour affirmer “ on a abusé de moi ”, vous n’avez aucun besoin du type de preuve qui serait indispensable devant une cour de justice. Souvent, la perception d’avoir été abusé commence avec un sentiment indicible, minuscule, une intuition informe. Il est important d’avoir confiance en cette voix intérieure et de l’utiliser comme base […] Si vous avez l’impression d’avoir été victime, et que votre vie reflète ces divers symptômes, c’est que vous l’avez été ” (The Courage to heal 1988)

 

La rage des victimes et l’envoi en prison du coupable dénoncé comme début de guérison, ce qu’elles prônent dans ce livre, me rappellent vos théories monsieur Sabourin. Et en France aujourd’hui, comme en d’autres temps, point n’est besoin d’avoir de preuves pour condamner. L’intime conviction des jurés suffit. Eh bien, monsieur Sabourin, où est le droit des accusés ? Si Soriano est innocent, n’êtes-vous pas gêné de l’avoir fait incarcérer ?

 

La loi, me direz-vous, qui demande au médecin de signaler tout aveu d’inceste réduit bien celui-ci au rôle d’auxiliaire de police. Et l’enfant si choyé dans les publicités, comme dans les faits divers, est un produit d’excellence pour l’audimat. Nié l’enfant, en ses rêves comme en ses tourments. “ Parlez pour lui ”, proclamait une publicité récemment collée sur les murs de Paris. Non, nous n’avons pas à parler pour lui. Agir contre les violences subies par un être humain, c’est d’une part les dénoncer en son nom propre, d’autre part aider la victime à se reconstruire pour ne pas toujours rejouer ce qu’elle a vécu d’horrible.

 

Combien d’animateurs, d’enseignants, de parents vous apprêtez-vous à envoyer derrière les barreaux, dès qu’un enfant vous aura dit avoir été sur ses genoux, ou avoir écouté une histoire dans ses bras ? Ce que dit votre livre, c’est que le corps de l’autre ne peut être approché. C’est cela la chasteté. A quand un manuel de comportement de l’adulte ? Plus de mouvement spontané, plus même de doux regard. Tout signe d’affectueuse connivence vous dénonce.

 

Vous attentez aux libertés, vous attentez à la tendresse, vous attentez au désir et à l’amour, c’est simple. Le surréalisme, c’est la révolte, l’amour, la poésie. Vous ne savez pas bien lire, monsieur Sabourin. Il n’a jamais chanté la chaste pureté, celle-ci est réservée aux clients des religions dont il n’a que faire. “ Toute l’eau de la mer ne saurait laver une goutte de sang intellectuelle ”, comprenez-vous ce que cela veut dire ? Savez-vous à quel moment les surréalistes ont repris cette phrase de Lautréamont ? Quel rapport faites-vous entre Violette Nozières et l’homme qui a fait condamner Antoine Soriano ? Comme autrefois ils ont rendu hommage à Violette Nozières, parricide, ils sont aujourd’hui aux côtés d’Antoine Soriano, victime. Relisez et tâchez donc de comprendre les textes surréalistes. A moins que…

 

A moins que, et votre participation à l’émission de Mireille Dumas me permet une autre hypothèse, à moins que vous aimiez par-dessus tout la “ poésie ” à ras le spectacle. A moins que vous ne soyez gourmand d’exhibition, quelque peu fat en somme. Je comprends alors que vous dénigriez ces intellectuels qui n’ont pas su vous reconnaître, vous aduler, et que vous préfériez vous adresser à des personnes qui prennent pour argent comptant tout ce qui vient de la télévision. Une chose, et peut-être son contraire le lendemain.

 

Les surréalistes luttent aussi contre l’aliénation, ne le saviez-vous pas ?

 

Demander que justice soit rendue à Antoine Soriano, c’est dénoncer aussi l’immense décervelage dont tout être humain est potentiellement victime, et qui le conduit à croire ce que certains lui répètent avec séduction.

 

Les tenants de l’ordre moral, les adjudants d’un Etat en déliquescence, les grandes coquettes des spectacles , ne seraient que misérables si leur nostalgie d’un Surmoi puritain, dont le président Hoover pourrait être le héros, n’était totalitaire.

 

Je ne salue ni les avatars d’Ubu ni les Grands ou Petits Vizirs de ces temps. Un homme en prison clame son innocence. A lui le salut d’une inconnue. A lui le salut des surréalistes.

 

Marie-Dominique Massoni

Membre du groupe de Paris du mouvement surréaliste

Et avec elle les membres du Groupe de Paris du mouvement surréaliste

 

Contrebande. Krzysztof Fijalkowski

Contrebande. Krzysztof Fijalkowski

Papa. Krzysztof Fijalkowski

Papa. Krzysztof Fijalkowski

Chromosome. Krzysztof Fijalkowski

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Auto-critique. Krzysztof Fijalkowski

Auto-critique. Krzysztof Fijalkowski