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Aurélien Dauguet

Anarchisme et Surréalisme

(suite et fin de)

Sans marquer aucun recul dans son évolution politique, le surréalisme va retrouver sur son chemin la révolte individuelle et l'ennemie de toujours, la sacro-sainte famille bourgeoise avec l'affaire Violette Nozière: une jeune femme empoisonne son père. C'est évidemment un crime scandaleux mais le scandale est encore plus grand quand Violette accuse son père de l'avoir violée dès ses douze ans. Les surréalistes, qui s'étaient déjà élevés contre l'hypocrisie bourgeoise dans le manifeste «Hands Off Love», lors du procès en divorce de Charlie Chaplin en 1927, réitèrent en donnant, en hommage à Violette Nozière, un recueil de poèmes enrichi d'illustrations.

Breton avait admiré Trotski à travers son livre sur Lénine. Péret de son côté avait approché, tant en France qu'au Brésil, d'où il fut d'ailleurs expulsé, les groupes d'opposition marxiste comme l'Union communiste, ou le Parti ouvrier internationaliste. Les surréalistes avaient pris la défense de Trotski lors de son expulsion de France en 1934. En 1938, Breton se trouve chargé d'une série de conférences à propos de «La poésie et la peinture en Europe» à l'Université de Mexico. Ce sera pour lui le moment attendu de rencontrer Trotski alors résidant près de Mexico. Il passe quelques jours en compagnie du révolutionnaire et du peintre Diego Rivera. Ils rédigent «Pour un art révolutionnaire indépendant», appel à l'indépendance de l'art dans lequel s'affirme «la volonté délibérée de nous en tenir à la formule licence en art» et plus précisément que «la révolution est tenue d'ériger un régime socialiste de plan centralisé; pour la création intellectuelle elle doit, dès le début même, établir un régime anarchiste de liberté intellectuelle. Aucune contrainte, pas la moindre trace de commandement». Ce manifeste fut signé des noms le Breton et de Rivera mais rédigé en fait par Breton et Trotsky, ce dernier tenant à ce que la signature de Rivera soit substituée à la sienne. On sent dans ce texte l'influence de la révolution espagnole. Fut-elle suscitée à Trotski par la personnalité de Breton ou insufflée par Breton lui-même?

La révolution espagnole va apporter aux surréalistes ce qu'ils attendaient de l'anarchisme: une organisation et une détermination, dans les faits, à changer le monde. Benjamin va se rendre en Espagne en tant que délégué du P.O.I. Après avoir travaillé à la radio du P.O.U.M., il quitte ce poste en reprochant à cette organisation sa participation au gouvernement de la Généralité de Catalogne. Il s'engage dans la colonne Durruti sur le front aragonais. «Toute collaboration avec le P.O.U.M. était impossible, ils voulaient bien accepter des gens à leur droite, mais pas à leur gauche. J'ai décidé d'entrer dans une milice anarchiste et me voici au front, à Pino de Ebro», écrit-il à Breton. Deux ans plus tard, il rend hommage à Durruti: «J'ai toujours vu dans Durruti le dirigeant anarchiste le plus révolutionnaire, celui dont l'attitude s'opposait le plus violemment aux capitulations des anarchistes entrés au gouvernement et son assassinat m'avait beaucoup ému. Je pensais que l'enseignement que constitue la vie de Durruti ne serait pas perdu.» Péret, qui fut le plus politisé des surréalistes s'il ne s'est jamais déclaré anarchiste, en a, toujours été proche. Il fut en tout cas un militant révolutionnaire conséquent et intransigeant et un très grand poète. Rentré en France, il participe avec ses amis surréalistes à la F.I.A.R.I. Au début de la guerre, mobilisé, il est impliqué dans une affaire de tracts pacifiques «à caractère anarchiste», si l'on en croit les renseignements généraux, arrêté et emprisonné à la Santé puis à Rennes. Libéré, il réussira à gagner le Mexique où il s'emploiera à une profonde remise en cause des théories et méthodes révolutionnaires du trotskisme et prend ses distances avec ses organisations. Lors de sa participation au Libertaire, il retrouve les principes de base de l'anarchisme. «Si la disparition de l'Etat ne peut être envisagée dans l'immédiat, il n'en est pas moins vrai que le triomphe de l'insurrection prolétarienne doit marquer le premier jour de l'agonie de l'Etat», affirme-t-il dans une lettre à Georges Fontenis et son étude «Les Syndicats contre la Révolution» le place dans une optique conseilliste.

Peu de temps après le retour de Breton des U.SA, le surréalisme reprend ses activités et l'événement le plus marquant avec l'apparition de la revue Néon sera la déclaration collective «Rupture inaugurale» qui, s'il marque la persistance dans l'attachement à la personnalité de Trotski, plus peut-être qu'à sa pensée, marque les distances prises avec les formations politiques: «Mais les exigences morales qui sont les nôtres, pour relativement respectées par les mouvements prolétariens d'opposition au stalinisme, ne sont pas, de ce côté-là non plus, à l'abri de tout mécompte. Le surréalisme et ces différents mouvements qui s'étendent jusqu'à l'anarchie il est probable que du côté de l'anarchie les scrupules moraux du surréalisme trouveraient plus d'apaisement qu'ailleurs se rencontrent encore sur un plan à la fois de protestation quant au présent et de revendication intransigeante et lucide quant à l'avenir.» Ce texte faisait suite à «Liberté est un mot vietnamien» contre la guerre coloniale en Indochine: II est faux que l'on puisse défendre la liberté ici en imposant la servitude ailleurs» et précédait «À la niche les glapisseurs de Dieu» qui dénonçait l'épidémie de tentatives de récupération du surréalisme par les chrétiens qui sévit alors. C'est à la même époque que commence la collaboration au Libertaire. Les Billets surréalistes proprement dits apparaissent le 12 octobre 1951. Parallèlement, Breton et quelques-uns de ses amis soutiennent les campagnes de Gary Davis, le Mouvement Front Humain et celui des Citoyens du Monde et se trouvent à l'origine du Manifeste des 121. Le malentendu qui mit fin à la participation au Libertaire fut loin de remettre en cause les rapports entre anarchistes et surréalistes même si, par la suite, ils ne collaborèrent pas régulièrement au Monde libertaire, les liens seront jamais rompus entre les deux mouvements. En témoignent les différentes manifestations d'intérêt réciproque tant dans les revues surréalistes (Médium, Le Surréalisme même, La Brèche, L'Archibras) que dans la presse libertaire. On connaît la participation de Breton aux campagnes de Lecoin et aux Comités antifascistes aux côtés de la F.A. La liste serait longue, une étude approfondie de cette période récente, avec ses aspects internationaux, serait nécessaire. Retenons cet événement symbolique pour bien des militants anarchistes: la réunion des signatures de Maurice Joyeux et de Maurice Laisant au bas d'un texte de protestation des surréalistes reproduit dans Le Libertaire n 107 de juin 1990.

«Pourquoi une fusion organique n'a-t-elle pu s'opérer à ce moment entre éléments anarchistes et surréalistes ?. Cette interrogation de Breton dans La Claire tour peut se poser aujourd'hui mais je pense personnellement que si cette fusion des lieux courants de pensée aurait pu être possible au temps de Dada, la diversité des options de l'anarchisme, somme toute complexes et variés et la spécificité du fonctionnement collectif du surréalisme, tout au moins jusqu'à un passé récent m'ont toujours incité à une grande prudence. Par contre cette fusion peut s'opérer au niveau individuel: j'évoquais plus haut Benjamin Péret, son grand ami, le poète Jehan Mayoux pourrait personnifier cette «fusion organique individuelle». Fils d'enseignants pacifistes et libertaires, il avait rejoint les surréalistes vers la fin des années 20. Enseignant lui aussi et syndicaliste, il sera insoumis à la déclaration de guerre. Incarcéré, il réussit à s'évader mais il est pris par les Allemands qui l'envoient dans un camp en Ukraine. Libéré en 1945, il est réhabilité et retrouve son poste d'inspecteur primaire. Signataire du Manifeste des 121, il est suspendu de des fonctions. Il meurt en 1975. Marie-Dominique Massoni a su, elle aussi, concilier la pratique surréaliste et les activités politiques. Actuellement membre du Groupe surréaliste de Paris, elle a milité après 1968 de longues années dans les mouvements gauchistes, anarchistes et féministes. Jean-Claude Tertrais participait aux activités surréalistes au milieu des années 50, du vivant de Breton. Insoumis à la guerre d'Algérie, il fut envoyé aux bataillons disciplinaires. De retour en France, il rejoignit la F.A. et donna au Monde libertaire des articles en faveur du surréalisme. André Bernard, objecteur de conscience, gréviste de la faim, emprisonné pour des actions antimilitaristes du s'exiler en Suisse et en Belgique, il fut un des membres fondateurs de la revue Anarchisme et Non-Violence. De retour en France, il participa aux luttes du Parisien libéré et rejoignit les surréalistes à la fin des années 70. Aujourd'hui, il tient un rôle important dans les travaux éditoriaux du mouvement surréaliste et de l'Atelier de création libertaire. Et l'auteur de ces lignes militait au groupe LouiseMichel à l'époque de la reconstruction de la F.A., puis en Normandie. Animateur à Rouen du Ciné-Club L'Age d'Or, ciné-club surréaliste mais animé par des militants anarchistes, il participe aux activités surréalistes depuis 1968.

Aujourd'hui, peut-on parler de tournant, de renouveau du surréalisme ? Un courant neuf, en tout cas, semble insuffler comme une regénération de l'esprit surréaliste. A côté d'artistes et d'écrivains comme Camacho, Jean Benoit, Mimi Parent, Annie Lebrun, surréalistes du vivant de Breton qui, tout en choisissant la démarche individuelle, parlent toujours aujourd'hui le surréalisme le plus pur, s'activent en de petits groupes qui, sans le revendiquer,participent pour une grande part de l'esprit surréaliste: les entreprises deJimmy Gladiator et de ses amis qui sont à l'initiative de brûlots générateurs d'humeurs, d'humour, et de rage depuis plus de vingt ans, un groupe formé tout récemment de jeunes gens issus du Groupe de Paris, qui sont à l'origine de la réactivation de ce groupe et qui ont opté pour un fonctionnement différent sans rien renier de l'essence du surréalisme; l'association Hourglass qui édite des plaquettes et organise régulièrement des expositions de surréalistes étrangers et accueillit l'Exposition Terre intérieure du Groupe de Paris, en 1993. Conjointement à des maisons d'édition de province, la poésie surréaliste d'aujourd'hui est diffusée par les Editions surréalistes et la toute nouvelle collection La Maison de Verre.

Avec la parfaite conscience que cette étude a pu laisser encore bien des coins d'ombre, je me suis efforcé d'évoquer la problématique des rapports du surréalisme et de la politique et particulièrement de l'anarchisme en un panoramique qui donnerait une vision globale mais laisserait percer les lueurs vives les plus caractéristiques. J'ai dû avoir recours pour une petite part à ma mémoire, j'ai compulsé une documentation personnelle et j'ai utilisé en grande partie les travaux que Carole Reynaud-Paligot a eu la gentillesse de me communiquer. Je la remercie bien vivement en lui souhaitant de pouvoir mener à bien son entreprise qui donnera sur ce sujet une lumière plus vive.

AURELIEN DAUGUET

voir également
SURREALISME ET ANARCHIE
(Ecrits pour débattre)
« J'en suis encore à me le demander... »
publié par l'Atelier de création libertaire
dans la collection « Le miroir noir »
isbn 2-905691-18-2
à l'initiative d'André Bernard

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Avec la parfaite conscience que cette étude a pu laisser encore bien des coins d'ombre, je me suis efforcé d'évoquer la problématique des rapports du surréalisme et de la politique et particulièrement de l'anarchisme en un panoramique qui donnerait une vision globale mais laisserait percer les lueurs vives les plus caractéristiques. J'ai dû avoir recours pour une petite part à ma mémoire, j'ai compulsé une documentation personnelle et j'ai utilisé en grande partie les travaux que Carole Reynaud-Paligot a eu la gentillesse de me communiquer. Je la remercie bien vivement en lui souhaitant de pouvoir mener à bien son entreprise qui donnera sur ce sujet une lumière plus vive.

AURELlEN DAUGUET